Ziguinchor : l’âme métisse de la Casamance, entre fleuve et mémoire coloniale

Il y a une odeur particulière à Ziguinchor en fin d’après-midi : un mélange de bois humide et de fleurs de flamboyant, porté par la brise qui remonte le fleuve Casamance depuis l’océan. C’est l’heure où la ville respire, où les vendeuses replient leurs étals de bissap et où les pirogues rentrent doucement vers la berge. Capitale de la Casamance, Ziguinchor n’est pas une ville que l’on traverse : c’est une ville qui se révèle lentement, à qui prend le temps de s’y perdre.

Une mosaïque ethnique unique en son genre

Ce qui frappe d’abord le voyageur attentif à Ziguinchor, c’est la diversité humaine que la ville concentre sur un territoire relativement restreint. Diola, Mandingues, Peuls, Manjaks, Balantes et Wolofs s’y croisent depuis des générations, ainsi qu’une importante communauté métisse, descendante des unions entre marchands portugais et femmes baïnounk ou diola, qui a longtemps occupé une place sociale particulière dans le commerce et l’administration de la ville. Cette mosaïque ethnique se traduit dans la langue : il n’est pas rare d’entendre, sur un même marché, du diola, du wolof, du mandingue, du créole portugais résiduel et du français se mêler en une seule conversation, chacun passant naturellement d’une langue à l’autre selon son interlocuteur.

Cette cohabitation, parfois mise à l’épreuve par les tensions politiques qu’a connues la Casamance depuis les années 1980, reste pourtant la grande force de Ziguinchor : la ville a toujours su absorber les influences extérieures sans jamais perdre son identité propre, à la différence de bien des capitales régionales sénégalaises plus uniformément dominées par un seul groupe ethnique.

Une ville née d’un comptoir portugais

Ziguinchor

L’histoire de Ziguinchor commence loin avant la colonisation française. Le site appartenait initialement aux Iziguicho, un groupe baïnounk qui peuplait le village de Djibélor, tout près de l’actuelle ville. C’est en 1645 que Gonçalo Gambôa Ayala, capitaine du fort portugais de Cacheu, fonde le comptoir de Ziguinchor, qui prospère à partir du XVIIIe siècle grâce au commerce fluvial. Le nom même de la ville reste discuté : certains y voient une déformation d’« Izguinchos », du nom de cette tribu disparue ; d’autres racontent, plus sombrement, qu’il viendrait du portugais « Cheguei, choram » — « j’arrive, ils pleurent » — en référence à la traite négrière qui s’y pratiquait.

Ce passé portugais a duré plus de deux siècles avant que la ville ne change de mains. En 1886, lors de la conférence de Berlin qui dépèce l’Afrique entre puissances européennes, le Portugal céda le comptoir de Ziguinchor à la France. Ziguinchor devint alors le centre administratif de la Casamance française, un statut qu’elle n’a jamais perdu : elle reste aujourd’hui le chef-lieu de la région et la véritable capitale culturelle du sud sénégalais.

L’Escale, mémoire coloniale au bord du fleuve

Le quartier de l’Escale est le cœur historique de Ziguinchor, celui où s’élevaient presque tous les bâtiments coloniaux de la ville. On y marche aujourd’hui entre façades décaties aux balcons de bois, anciens comptoirs commerciaux transformés en boutiques, et villas coloniales rongées par l’humidité tropicale mais encore debout, têtues. Le long du fleuve, les anciens hangars commerciaux rappellent l’époque où Ziguinchor exportait l’huile de palme et l’arachide vers l’Europe par voie fluviale.

Un détail surprend toujours les visiteurs : au cœur de la ville se dresse un fromager (kapokier) gigantesque, vieux de plusieurs siècles selon la tradition locale, dont les racines aériennes s’enroulent comme des colonnes de cathédrale. Les habitants lui attribuent une charge sacrée, et il n’est pas rare de voir, à son pied, des offrandes discrètes laissées par des passants. Cet arbre, plus encore que les bâtiments coloniaux, incarne la permanence de Ziguinchor : la ville change de maîtres, mais le fromager, lui, reste.

Le marché Saint-Maur et la vie du quartier Boucotte

Si l’Escale raconte l’histoire, le quartier de Boucotte raconte le présent. C’est là que se trouve le grand marché Saint-Maur-des-Fossés, reconstruit après un incendie et redevenu le centre commercial vivant de la ville. Dès l’aube, les ruelles s’animent : étals de tissus wax aux couleurs vives, paniers d’arachides et de mangues, poisson fumé enveloppé dans des feuilles, racines et écorces destinées à la pharmacopée traditionnelle. Le brouhaha des négociations en diola, en wolof et en français se mêle aux radios qui crachent du mbalax depuis les échoppes voisines.

C’est aussi dans ces ruelles que l’on comprend le mieux le caractère multiethnique de la Casamance. Diola, Mandingues, Peuls, Wolofs et descendants de métis luso-africains se croisent dans une ville qui a toujours été un carrefour, jamais un territoire fermé sur lui-même.

Le fleuve Casamance, colonne vertébrale de la ville

Tout à Ziguinchor se rapporte au fleuve. C’est lui qui a permis l’installation du comptoir portugais, lui qui a porté le commerce colonial, lui qui aujourd’hui encore relie la ville à l’océan et aux villages de la Basse Casamance. Une simple balade le long des berges, en fin de journée, permet d’observer les pêcheurs réparer leurs filets, les pirogues décharger leur cargaison de poisson et d’huîtres, et la lumière dorée se refléter sur l’eau brune chargée de sédiments.

À ne pas manquer à Ziguinchor

Le grand fromager séculaire du centre-ville, considéré comme un arbre sacré par de nombreux habitants et véritable monument vivant de la ville. Le quartier de l’Escale et ses bâtiments coloniaux, à parcourir à pied tôt le matin pour profiter de la lumière rasante sur les façades. Le marché Saint-Maur de Boucotte, à visiter idéalement en matinée pour vivre l’effervescence du commerce local dans toute son intensité. Une balade en pirogue sur le fleuve Casamance au coucher du soleil, moment où la lumière transforme l’eau du fleuve en miroir doré et où les oiseaux regagnent les mangroves environnantes.

Conseils pratiques

Ziguinchor se rejoint depuis Dakar par avion (environ une heure de vol), par la route via la Gambie (comptez une bonne journée), ou par le ferry Aline Sitoé Diatta qui relie les deux villes en une quinzaine d’heures de navigation de nuit, une expérience en soi pour qui dispose de temps. Sur place, les taxis et motos-taxis (les « clandos ») permettent de circuler facilement entre les quartiers. Pour se loger, la ville propose un éventail allant des petites auberges familiales aux hôtels de catégorie moyenne, souvent installés à proximité du fleuve. Côté restauration, ne manquez pas de goûter le poisson braisé au yet (mollusque séché typique de la Casamance) ou un riz au poisson préparé dans les petites gargotes du quartier Boucotte, généralement plus savoureux que dans les établissements touristiques.

Meilleure période pour visiter Ziguinchor

La saison sèche, de novembre à mai, reste la période la plus confortable pour découvrir la ville et ses environs, avec des températures plus modérées et des routes en meilleur état pour rejoindre les villages alentour. Évitez si possible le cœur de la saison des pluies, entre juillet et septembre, durant laquelle l’humidité et les averses peuvent compliquer les déplacements, même si la végétation y est alors particulièrement verdoyante.

Budget indicatif : à partir de 15 000 FCFA la nuit en auberge simple, 35 000 à 60 000 FCFA en hôtel de catégorie moyenne.
Durée recommandée : 1 à 2 jours pour la ville elle-même, davantage si vous combinez avec les villages de Basse Casamance.
Meilleure période : novembre à mai (saison sèche).